Interview


Figure singulière dans le paysage de la sculpture contemporaine, Katharina Leutert nous ouvre les portes de son atelier. L’artiste évoque ici sa rencontre avec la couleur, le bois, la terre et nous invite à découvrir cette « poésie sylvestre » qui depuis une quinzaine d’années envahit son œuvre.

On est ici dans votre atelier, sur les bords du lac d’Enghien. Travailler dans les arbres, ça change quoi ?
Ça ouvre des perspectives inédites en fait, ça révèle des angles insoupçonnés. On balance entre ciel et terre, comme les guetteurs des postes de vigie en forêt. Ça permet de voir plus loin, ça oblige à rester en alerte. Ça force aussi à observer son travail de manière plus humble. Vues d’en haut, vous prenez vraiment la mesure des choses. Voilà, chez moi, curieusement, l’éloignement rapproche. L’isolement, une certaine forme d’exil même, me fait revenir au cœur des choses. Et puis les écureuils, les piverts, les hérissons, j’adore !

L’atelier, c’est l’arrière-boutique de la forêt ?
L’atelier, c’est un refuge. En fait, ça fait une quinzaine d’années que je vis hors du monde. J’ai quitté le milieu de la mode à la fin des année 90. Quand je parle de saison aujourd’hui, je pense aux frimas ou aux premiers rayons du soleil, pas aux défilés automne/hiver de l’avenue Montaigne ! Alors oui, c’est vrai, l’atelier c’est comme un gîte de montagne. On n’est pas encore complètement dedans et on n’est déjà plus vraiment dehors.

Votre maison est remplie de souvenirs, porcelaines de Chine, vertèbres de baleines… Vous aimez vous laisser bercer ?
Pas vous ? Moi j’ai bâti ma vie sur un tout petit périmètre, de la taille d’un franc suisse, pas plus. C’est pour ça que je voyage très peu, tout est là, à portée de regard. Et puis, comme dans les tableaux de Chardin, j’aime cette idée qu’une simple prune puisse concentrer toute la beauté du monde…

Au premier coup d’œil, on voit qu’on a affaire à une peinture très « boisée »…
Je crée des choses simples, c’est-à-dire amples et verticales. Je ne me suis jamais prise pour un pin sylvestre et pourtant je sens en moi la réplique, par exemple, des grands sapins de Douglas. Vous trouvez l’idée un peu givrée ? Non, vraiment, il y a chez moi cet écho d’une nature en mouvement. C’est dur à expliquer, mais je crois que l’essence est la même, c’est juste le format qui change.

La littérature est-elle pour vous une source d’inspiration ?
Non, c’est inutile, tout juste reposant. La sculpture, vous savez, c’est du travail manuel, il n’y a pas à chercher bien loin. C’est vous qui faites des livres, vous qui ajoutez le commentaire. Bien sûr j’ai adoré Le Baron perché d’Italo Calvino, il y a des connivences, mais c’est tout. Il faut avoir lu le livre de Thoreau, vous savez, Walden ou la vie dans les bois, et pouvoir citer deux ou trois noms de transcendentalistes américains, parce que dans mon cas, vu mon travail, ça permet de parler d’autre chose que des champignons. Et puis, ça rassure les gens un peu de culture dans toute cette nature, non ?

Sans remonter jusqu’à Lascaux, quels sont les artistes dont vous vous sentez proche ?
Je me sens proche, en fait, des artistes dont je dirais qu’ils sont « modestes », ceux qui n’hésitent pas à travailler dans un certain état d’abandon. Il y a dans ma langue un mot pour ça, « ohnmacht », qui ne se traduit pas, mais qui pourrait se rapprocher de l’expression « tomber dans les pommes », qui me fait elle-même penser au verbe « se perdre ». Une forme d’aveu, en somme, face à l’impossibilité de comprendre le mystère de ce monde dans lequel nous vivons.

Vous vous voyez plutôt comme un « peintre qui fait de la sculpture » ou comme un « sculpteur qui peint » ?
Holà, c’est compliqué ça ! Je suis plutôt quelqu’un, je crois, qui redonne du volume, qui se contente de rendre les choses à nouveau visibles. Comme si je donnais à la matière, le bois mort que je ramasse en forêt, une seconde chance.

Comment tout ça a commencé ?
Ça a démarré avec la tempête de décembre 1999, en France, des arbres arrachés, des branches partout… D’une façon générale, le monde est abîmé. Là, je me suis dis que je tenais l’occasion de réparer, ou au moins de soulager, à ma mesure, c’est-à-dire très modestement, un peu de cette nature blessée.

De quelle manière ?
C’est assez simple, je me balade en forêt, je me penche, je ramasse du bois. Du bois qui porte déjà en lui une histoire, avec des bestioles qui vivent dedans, de la mousse. Je rapporte tout ça dans mon atelier, toute cette odeur, cette humidité, toutes ces échardes que je ne peux pas m’empêcher de me rentrer dans les doigts ! Et puis je laisse sécher. Au bout de quelques semaines, le bois devient gris, comme lavé. C’est là qu’il commence à se tordre, c’est là qu’il se met à vriller. Parce que même mort le bois reste vivant.

Vous intervenez assez peu…
Comment vous dire ? Je me laisse porter. Vous connaissez cette expression : « va falloir faire avec ». Voilà ce que je me dis, fataliste, devant mon tas de bois. J’ai compris que c’était le genre de phrase qui vous permettait d’accepter le monde comme il vient, la vie telle qu’elle va. Le boulot de l’artiste, c’est simplement tenter d’embellir ça. Il s’agit juste de donner un peu de répit aux choses.

Quel rapport entretenez-vous avec la matière ?
Je dirais qu’au début c’est assez violent. Je ponce au papier de verre, je presse avec des serre-joints, je griffe le bois avec une brosse métallique. Après, c’est plus calme… Mais vous savez, le bois, c’est vous, c’est moi. Tout ça, c’est la même histoire, c’est le grand cycle de la vie et de l’oubli. Parce que le bois, aussi, c’est ce qui brûle et c’est ce qui pourrit.

Vous vous pliez à une grammaire, vous respectez une syntaxe formelle ?
Non, j’aime simplement que les choses soient liées, et pas seulement les couleurs, les densités aussi. J’ai toujours été fascinée par les collages de Schwitters et, peut-être plus encore, par ceux de Juan Gris, avec ses tons fanés. J’aime chez lui cet art du recouvrement, cette intimité, que je retrouve dans les couches d’écorce. Une même épaisseur du temps…

Lors des expositions, les visiteurs sont très souvent surpris, qui pensent se trouver face à des œuvres réalisées en plumes d’oiseau…
Soyons clair, je ne peins pas des perroquets en bois ! Le trompe-l’œil, ce n’est pas du tout une intention. Pour tout dire, c’est même un piège avec le temps. Mais voilà, la plume, c’est ce que je retiens du monde. Une forme simple, fragile, fondamentale. Elle est figurée, c’est vrai, partout et tout le temps, mais toujours avec l’idée d’une tension entre le monde sensible et l’abstraction.

 

Sculpteur dans la forêt